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jeudi 29 avril 2021

AUTARCIE ARTISTIQUE

autarcie artistique

Par Henri Lessard

Texte paru dans la revue Liaison, no 178, 2018. Cette version a été la dernière avant la révision finale par la rédaction de la revue. Elle peut différer de la version imprimée.

Ce texte a été inspiré par mon billet du 16 sept. 2016, Concatenatio interrupta à Ottawa.


Certains de mes amis sont peintres figuratifs. Il leur arrive de devoir composer avec l’attitude condescendante d’artistes davantage conceptuels ou plus postmodernes. Peindre la réalité, surtout peindre des paysages, ça ne se fait plus. C’est mal vu, dépassé ; kétaine, pour tout dire. Une exposition, il y a quelques années, s’annonçait ainsi (je traduis librement) : « Vous n’êtes pas fatigués du Groupe des Sept ? »

Je proteste. Cette façon de voir est bornée et dangereuse. Elle ignore que notre sensibilité visuelle a été forgée par la volonté, affirmée pendant des siècles, de reproduire la réalité dans tous ses aspects. Cherchez dans les textes de l’Antiquité une description de paysage, une évocation de la lumière, changeante selon les conditions atmosphériques ou le moment de la journée. Vous n’en trouverez pas. Notre attitude devant la nature nous vient d’une tradition picturale vieille de plusieurs siècles. Elle se poursuit, depuis les Primitifs flamands et leurs glacis lumineux jusqu’à Léonard de Vinci et son sfumato, depuis les impressionnistes et leurs virgules de couleurs pures jusqu’aux fauvistes et leurs aplats violents… La liste n’est pas close.

On ne voit bien que ce que l’on connaît ou reconnaît. Le plaisir que je retire à me trouver à tel endroit, à telle heure et en telle saison tient en partie à la fréquentation des œuvres picturales qui m’a habitué à porter attention aux variations de la lumière, aux jeux de couleurs, aux effets de transparence ou d’estompage dans le spectacle qui m’entoure.

Il existe un jeu d’aller-retour, pas toujours conscient, entre le monde pictural et le monde réel. L’un révèle l’autre. Une amie aquarelliste me disait que son compagnon lui avait un jour demandé pourquoi elle donnait une teinte bleue aux collines à l’horizon ; il n’avait jamais remarqué le bleuissement des choses dans le lointain. Que voient de la réalité les gens de cette espèce qui ne voient pas ? En tout cas, une aquarelle lui avait ouvert les yeux.

Chez certaines personnes, on pourrait parler d’un façonnement intérieur total par les arts. La métamorphose ne se limite pas à celle exercée par la peinture figurative et les paysages. À force de fréquenter les musées, les galeries et les salles d’expositions, de déambuler dans ou sous des installations, à force de frôler des échafaudages de ficelles et de fonte rouillée, de traverser des labyrinthes en plâtre décati ou des Stonehenge de bois verni, j’en suis venu à développer, par intégration des processus de création, une parfaite autonomie artistique.

(Je précise qu’il n’y a pas d’intention ironique dans cette dernière phrase. Ou que l’ironie a été parcimonieusement mesurée et distribuée.) Ajout avril 2021. - Maintenant je peux le dire : l’intention ironique était totale.

Ainsi, l'autre jour, traversant une intersection en diagonale, je tombe sur une sculpture nouvelle, rue Sparks, à Ottawa. Des tores tronqués, ou des demi-collets en pierre grise, au galbe parfait, se succédaient le long de la chaussée dans une procession qui tenait de la migration de masse ou de la reptation décomposée en ses mouvements élémentaires. Le tout était éminemment séduisant et envoûtant. Mon premier réflexe a été de chercher le panneau explicatif afin de me mettre au fait de la signification profonde de l’œuvre. Hélas !, il s'agissait de simples collets de granit destinés à protéger la base de poteaux, en granit aussi, que les ouvriers avaient déposés sur la place publique le temps de travaux de réfection. Ajout avril 2021. La photo de ces collets est disponible dans mon billet du 16 sept. 2016, Concatenatio interrupta à Ottawa.


N'empêche que, ce moment a été pour moi une sorte d'épiphanie.

Je n'ai plus besoin d'œuvres d'art pour me communiquer des impressions artistiques. Je me les crée moi-même à partir de la réalité. J'ai été trop bon élève, je me suis hissé au niveau de mes maîtres. Je peux à présent me débrouiller seul. Inutile désormais de fréquenter les musées ou les galeries. Cette procession de demi-conques, œuvre éphémère s’il en est, je l'ai baptisée Concaténation urbaine. La surface rugueuse d'un poteau d'où émergent têtes de clous et agrafes rouillées devient saint Sébastien transpercé. Un mur de brique qui a vu les années et les crépis passer devient Leprosus non est et ainsi de suite, sans fin. Je n’ai que l’embarras de trouver les titres.

Ça ne me coûte rien, ça embellit mon existence, ça se renouvelle sans effort chaque jour et, surtout, ce n’est pas contagieux, rassurez-vous.

Puisque nous en sommes aux selfies généralisés, que les moyens de production inouïs sont à la portée de tous (texte, photos, vidéo, montage, etc.), pourquoi ne pas aller jusqu’à la conclusion que la logique commande ?

La postmodernité « se caractérise par le fait que l’on ne puisse plus s’attacher à des caractères extérieurs pour dire ce qu’est l’art [1]». Poussons le bouchon un cran plus loin et réclamons l’abolition des caractères extérieurs ou non qui permettent de décider qui est un artiste et qui ne l’est pas. Du même élan, j’affirme que mon musée imaginaire – et le vôtre du même coup – vaut bien tous les musées et toutes les galeries du monde.

Une évolution artistique de plusieurs siècles en est arrivée au point où je peux, en paraphrasant Louis XIV[2], affirmer modestement : « L’Art, c’est moi ! »


[1] Maxence Alcalde, « L’art postmoderne comme idéologie réactionnaire : Un symptôme du rejet intellectuel de l’art contemporain », Marges, revue d’art contemporain, no 3, 2004, p. 97-107.

URL : http://marges.revues.org/779.

[2] Merci au réviseur de m’avoir signalé que le médecin et physiologiste Claude Bernard avait déjà imaginé au XIXe siècle une formule semblable, mais dans un tout autre esprit, il est vrai.

mercredi 28 avril 2021

« VICTIMES DE PARASITES »

 « VICTIMES DE PARASITES »

Par Henri Lessard

Texte paru dans la revue Liaison, no 177, 2017, p. 18-19. 


Prendrez-vous le temps de lire cet article ?

Peut-être pas. Tout va trop vite. Surtout, tout nous éparpille. L’informatique et le tourbillon centripète qu’il génère nous empoignent et réduisent notre « temps de cerveau disponible (1) » à des saccades de tout au plus quelques secondes. Dès que l’une est consumée, le vide survient et, comme le vide effraie, vite, nous répondons à une nouvelle sollicitation. Certains, pour noircir encore le tableau, ajoutent que, penchés sur nos écrans, nous serions devenus les esclaves de nos créations. Si l’homme, comme disait l’autre, était à l’origine un roseau pensant, il serait devenu (la femme aussi) un roseau penché.

Je reprends simplement une rengaine qu’on nous serine tous les jours. Pour être répétée ad nauseam, elle n’en est pas moins fausse. Longtemps, j’ai cru qu’elle était tout à fait vraie. J’imaginais surtout qu’elle était récente, tout comme le mal qu’elle décrit. Or, cet hiver, je suis tombé sur ces lignes des Carnets d’André Major (2) :

« [Le romancier Patrick Modiano déplorait déjà que] sa génération [...] souffre d’une sorte d’infirmité découlant d’un faible pouvoir de concentration, sans laquelle il est impossible de faire une ‘’œuvre globale, une sorte de cathédrale’’, comme l’ont fait Proust ou Durrell. Nous, comme il le suggère, c’est au ‘’fragmentaire’’ que nous sommes voués, victimes de parasites de toutes sortes et d’une accélération du rythme de la vie [...] » (p. 226)

Modiano, je le précise, est né en 1945. Cet auteur a grandi et a commencé à écrire dans le monde d’avant, antérieur à l’informatique et au téléphone portable. Il s’agit donc d’un auteur formé à l’ancienne, qui disposait d’un cerveau plein et entier (tandis que le nôtre est constamment atomisé, réduit à l’état de confettis aspirés par les quatre vents). Pour moi, Modiano fait partie des aînés donneurs de leçons : « Ah ! c’était bien mieux au temps de ma jeunesse... »

Que Modiano se soit posé en victime de sollicitations qui parasitaient son pouvoir de concentration me fait sourire. Moi qui croyais sincèrement que « c’était mieux avant » !

Peut-être pas, finalement.

Le mal dont nous souffrons ne daterait donc pas d’hier. Je commence presque à douter de l’originalité des récriminations de mes contemporains. Lorsque je sacre après mon ordinateur (qui exécute mes commandes au lieu d’obéir à mes intentions), je repense à un texte de Valery Larbaud publié en 1946, mais rédigé avant la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci se désolait des misères qu’entraînait la manipulation d’une machine à écrire :

« Mais elle-même [la dactylographe] peut s’en prendre, non moins justement, à sa machine, dont le maniement la distrait du sens de ce qu’elle copie, et qui est capricieuse, inconfortable, énervante, comme la plupart des instruments inventés pour épargner du temps et qui ont en eux un Démon de la Vitesse qui bâcle et gâche à plaisir le travail qu’on leur confie (3). » (p. 322)

Capricieux, inconfortable, énervant : ça décrit tout à fait mon ordinateur. Le « Démon de la Vitesse » (notez les capitales) empoisonnait déjà l’existence de nos grands-parents et arrière-grands-parents. Mais avouez que vous avez du mal à envisager la cliquetante et hoquetante machine à écrire comme un engin infernal…

Je découvre tout à coup que je radote de vieux couplets qui remontent à plusieurs générations. Or, chacun a ses coquetteries. Il ne me suffit pas de geindre, encore faut-il que mes récriminations soient originales. Mon estime personnelle se remettra-t-elle de cette découverte : je ne suis qu’un rabâcheur ?

Une autre protestation contre l’état du monde vous semblera tout à fait actuelle à l’heure où la vie privée n’a plus le même sens qu’il n’y a pas longtemps. Cette pièce d’anthologie date de… 1910 !

« On n’est plus chez soi maintenant. On le sera de moins en moins. Rayons X qui vous pénètrent. Kodaks qui vous photographient au passage. Phonographes qui pressent vos paroles. Aéroplanes qui vous menaceront d’en haut (4). » (p. 196, entrée du 22 nov. 1910)

Le pauvre auteur de ces lignes serait très malheureux s’il ressuscitait aujourd’hui. Comme motif de consolation, il aurait la satisfaction de pouvoir reprendre presque mot pour mot son réquisitoire. Il lui suffirait de l’amplifier pour l’adapter à l’informatique, ubiquiste et indiscrète au possible. L’inquiétude à la base de son mouvement d’humeur n’est pas nouvelle et elle a précédé l’avènement d’Internet. Nous sommes seulement surpris de la découvrir si ancienne. Notre homme n’avait pas tort de dire que chez soi sera de moins en moins chez soi ; nous sommes bêtes et naïfs de penser être les premiers à le déplorer.

Rien de nouveau sous le soleil, comme disait déjà quelqu’un ? La crainte que les temps aient vraiment changé et que nos plaintes, loin d’arriver à péremption, soient devenues plus pertinentes que jamais, est à considérer.


1. Allusion à la déclaration de Patrick Le Lay, président-directeur général du groupe TF1, remontant à 2004 : « Ce que nous [la télévision] vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Temps_de_cerveau_humain_disponible, consulté le 18 juillet 2017.
2. André Major, L’œil du hibou. Carnets 2001-2003, Montréal, Boréal, 2017, 234 p. (Coll. Papiers collés.)
3. Valery Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme, Paris, Gallimard, 1946 (1944), 9e éd., 344 p. (Cet ouvrage sur la traduction littéraire n’a rien de religieux, le titre faisant référence au patron des traducteurs.)
4. Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Paris, Mercure de France, 648 p. (Coll. Le Temps retrouvé.)

vendredi 16 avril 2021

Distrayantes images

DISTRAYANTES IMAGES

Par Henri Lessard

Texte paru dans la revue Liaison, no 175, printemps 2017, p. 20-12. 


Depuis toujours, la conscience d’un phénomène me laisse perplexe. Bon ou mauvais roman, prose indigeste ou exquise – pour demeurer sur ce terrain sans aborder celui de la poésie –, mon cinéma intérieur fonctionne avec une égale efficacité. Un texte médiocre génère des images aussi généreusement qu’un excellent. Pire, même avec un texte génial entre les mains, mes images mentales restent imprécises et de qualité à peine passable, s’alimentant à un bric-àbrac d’images et de séquences amassées ici et là au fil des années.

Il est assuré, par exemple, que si j’avais à lire une fiction sérieuse ayant pour cadre la Rome de César, je devrais chasser du décor des légionnaires venus tout droit des albums d’Astérix faire de la figuration bénévole.

Si j’aime lire et relire, ce n’est pas pour le plaisir de faire défiler de belles séquences colorées dans ma tête.

Grozdanovitch (1) décrit les affres d’un lecteur un brin maniaque souffrant d’un mal semblable au mien, mais parvenu à un stade si avancé qu’il n’arrive plus à lire :

« Dès l’instant où un personnage est mentionné et commence à agir, tu ne peux faire autrement que de lui allouer un visage et une allure empruntés à l’arsenal de ta mémoire. [...] Nous fabriquons tout avec du déjà connu. Il y a donc là – au niveau philosophique – une limite de la littérature qui se profile, car nous ne faisons jamais que ressasser de vieux préjugés, de vieilles images, toute une série de cartes postales intimes qui ne font que nous ramener à nous-mêmes et ne nous permettent jamais de sortir du cercle vicieux de notre personnalité individuelle. » (p. 265-266)

Décontenancé, Grozdanovitch réplique, comme vous seriez peut-être tenté de le faire, que « personne ne pense à cela ! »

Réponse qui constitue un aveu du contraire. Je ne suis pas le seul à posséder un cinéaste intérieur équipé d’un kaléidoscope recycleur d’images faisant fi des droits d’auteur : n’importe quel cliché est bon pour ce réarrangeur éhonté. Dans le fond, tout lecteur fait, à toute allure, des découpages à la Prévert (2)…

Gracq faisait déjà remarquer qu’il y a « une mode des visages vivants » et des décors (3) ; ce qu’imagine l’écrivain, affirme-t-il en substance, se défraîchit très vite, et il est heureux que le texte ne le transmette pas. Paradoxe, ce que voit l’auteur n’est pas forcément plus intéressant ou plus juste que ce qu’imaginent ensuite les lecteurs ! Il y a bien le cas d’écrivains particulièrement visionnaires qui sont littéralement les spectateurs des scènes qu’ils transcrivent au fur et à mesure qu’elles se déroulent devant leurs yeux. Mais voir avec acuité ne signifie pas forcément que l’on tire du néant ce qu’on imagine…

Des travaux récents montrent que l’activité cérébrale de personnes qui avaient à décrire un épisode d’une série télévisée qu’ils venaient tout juste d’écouter était étonnamment similaire d’un individu à l’autre. Les similitudes persistaient encore lorsque, le temps ayant passé, leur mémoire avait réécrit et réarrangé leurs récits. C’est à croire que nos cerveaux sont squattés par une sorte de réalisateur universel qui formate tout, à la réception comme à la restitution. « Nos souvenirs ne nous appartiennent pas en propre (4). » Pas tous, en tout cas.

Avec une mécanique narrative aussi prévisible et bien partagée, avec une imagerie mentale forcée d’œuvrer dans la précipitation et l’approximation, comment le miracle du texte se produit-il ? Qu’est-ce que le talent littéraire ? Ça ne semble pas être la capacité – banale et à la portée de n’importe qui – de faire naître des images.

On me dira que je fais partie des lecteurs peu visuels. C’est probable. Qu’à force de travailler dans le milieu de l’édition, j’en suis arrivé à accorder plus d’attention à l’aspect technique du texte qu’à son contenu. C’est incontestable.

Je veux bien admettre que mon point de vue est biaisé et astreint à mes propres limites. Mais si, comme le laissent penser les témoignages cités, le fond de notre mécanique narrative (je n’ose pas dire de notre imagination) est banal ou commun, dans tous les sens de ce mot, il reste à expliquer ce qui fait la différence entre bonne et mauvaise prose.

Dire d’un roman qu’il ferait un bon film est le pire compliment qui se conçoive. Si on peut en aplanir la substance sur un écran sans rien perdre au change, que vaut cette substance ?

Sans doute faudrait-il, à rebours de ce que prescrit le proverbe, lâcher la proie (l’image) pour l’ombre. C’est à se demander en effet si les images que génère un texte ne sont pas un sous-produit négligeable, si elles ne détournent pas notre attention pendant que notre esprit est occupé à (ou par) quelque chose de plus important et de plus profond ; tandis que les jolies images défilent devant nos yeux intérieurs, le ronron du moteur intime qui effectue le vrai travail, moulant la substance extérieure venue du texte pour que nous l’assimilions à la nôtre, passe inaperçu.

Bref, les images nous distraient. C’est là leur utilité et leur limite.


1. Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, Paris, Denoël, 2013, p. 261-277. Coll. Folio, no 5771.
2. Ce qui, déjà, demande un certain talent, avouons-le.
3. Julien Gracq, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980, p. 9.
4. Andy Coghlan, « Your memories aren’t unique », dans New Scientist, vol. 232 (no 3103), 10 déc. 2016, p. 6.