PAGE SÈCHE et ENCRE SYMPATHIQUE

Balourd 10, que ne rebute pas l'emploi de l'encre sympathique, n'entretient pas pour autant la phobie de la page blanche. (Une encre sympathique devient invisible en séch
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mardi 12 octobre 2021

Suffisait d’y penser

 

Si votre bien-pensance vous empêche de penser, débarrassez-vous-en !


lundi 30 novembre 2020

Lettre à l'ALQ

Chère ALQ,

Quelques mots sur l’« affaire des suggestions de lectures du premier ministre François Legault ».

Ton geste de censure (« cachez ce titre que je ne saurais voir ») m’a d’autant plus choqué qu’il provient d’un organisme qui, par vocation, devrait se porter à la défense de la liberté d’expression en toute occasion. La promptitude avec laquelle tu as cédé à un certain type de plaintes est très inquiétante. J’aimerais croire à un geste isolé, mais nous vivons à une époque où les appels à la censure et à l’ostracisme (cancel culture) se multiplient. Une nouvelle Inquisition installe ses tribunaux un peu partout.

Il est décourageant de devoir tenir un combat pour une conquête que l’on croyait acquise, la liberté d’expression. Il est d’autant plus décevant d’être trahi par une association de libraires ! Vois-tu l’ironie qu’il y a à illustrer ainsi une attitude dénoncée dans le livre censuré, L’empire du politiquement correct ?

Le résultat, chère ALQ, est que tu m’as convaincu de l’urgence de courir acheter l’ouvrage défendu. Pour la forme, je vais demander l’avis de mon libraire indépendant habituel. Mais ma décision est déjà prise.

(Lettre envoyée par courriel à l'ALQ.)


lundi 7 septembre 2020

Tribunal


Quand je dois porter un jugement sur l'une des personnes qui s'activent sur la scène publique, politique, artistique ou autre, je me demande d'abord si cette personne aurait accepté avec empressement de prendre place au tribunal de l'Inquisition comme juge ou accusateur. La réponse, hélas, est de plus en plus souvent positive*.

À un niveau supérieur, si l'on peut dire, je me demande aussi si cette personne aurait accepté de prendre la place du bourreau. La réponse, hélas*...

À un niveau moindre, il m'arrive de penser qu'il y a des vocations de mères supérieures qui se perdent.

* Ça donne une idée du climat politique et social actuel.


dimanche 6 septembre 2020

Exprimez-vous


Cette impression d'être passé depuis mes années d'école primaire jusqu'à aujourd'hui de l'injonction « Dites-le dans vos propres mots » à celle de « Reprenez le slogan ».

samedi 29 décembre 2018

Divorcer de son époque


(Note. - J’ai écrit ce texte en janvier 2018, soit avant que n’éclatent les affaires SLAV et Kanata.)

À partir de quel moment divorce-t-on de son époque ?

On ne peut pas dater un divorce, l'événement lui-même est la conclusion d'un long processus. Dans mon cas, l'élément déclencheur remonte aux années 1970, je ne peux préciser davantage. J'écoutais la télévision d’une oreille distraite quand j’ai entendu Jeannette Bertrand interroger une invitée à propos de « son vécu ». J’ai aussitôt éclaté de rire. C’était la première fois que j’entendais cette expression. Était-il possible d’être gnangnan à ce point, aussi cucul ? Jeannette n'avait pas créé l’expression qui avait déjà une histoire (1), mais elle l'avait chargée par le ton et la manière d'une telle dose de mièvrerie que ces deux syllabes – vé-cu – provoquèrent en moi un haut-le-cœur dont je ne suis toujours pas remis.

C’était mal parti. Petit à petit, les dégâts se sont accumulés. Le malentendu entre moi et mon époque s’est peu à peu aggravé.

Quelques années plus tard, vers la fin des années 1980, j’ai entendu à la radio un bonhomme parler de la quête de notre « enfant intérieur ». De votre enfant intérieur, si vous permettez, ce n’est pas le mien ! Un sentiment de découragement, une sorte d’abattement m’est tombé dessus. Ce qui faisait jusqu’alors la valeur de l’enfance, c’était la distinction qu’il était possible de faire entre l’état d’enfance et celui d’adulte ou de maturité. Maintenant que cette distinction disparaissait – puisque tous ceux qui se lançaient à la recherche de leur enfant intérieur le découvraient, vous pensez bien –, à quoi bon avoir des enfants ?

Les enfants réels devenaient superfétatoires. Les grands enfants qui peuplaient le monde suffisaient amplement à fournir la dose de jouvence dont l’humanité ne pouvait se passer.

Et je décidai, en bonne logique, de ne jamais avoir d’enfant, puisqu’ils étaient devenus facultatifs, les adultes en tenant lieu.

Auparavant, en 1979, il y avait eu l’affaire des Fées ont soif. Rappelons qu’un groupe de catholiques s’étaient adressé aux tribunaux pour faire interdire cette pièce de théâtre de Denise Boucher qu'ils jugeaient offensante envers la Vierge Marie. J’avais été enchanté de la victoire des défenderesses. C’était une victoire de la liberté d’expression, une victoire aussi pour les femmes. Je fus d’autant plus surpris de découvrir immédiatement ensuite que les porte-paroles des femmes réclamer à tour de bras que l’on muselle toute parole ou pensée qui n’était pas dans la droite ligne de leur orthodoxie. Les mots « il faudrait interdire » (2) revenaient comme une incantation dans le discours féministe. Mon incompréhension était totale : la libération de la femme étant un résultat de la liberté d’expression, se retourner contre cette dernière ne pourrait, à la longue, que se retourner contre les femmes. Radio-Canada est allé jusqu’à accueillir un groupe de femmes qui ne demandait rien de moins que l’interdiction du film Le déclin de l’empire américain de Denys Arcan. Motif : une scène de ce film perpétuait (je cite de mémoire) « des préjugés séculaires à l’endroit des femmes » (3) …

Au moins, le problème religieux ne se posait plus. La gauche mangeait du curé et il ne serait venu à personne l’idée de crier à l’outrage ou au blasphème. Aujourd’hui, les personnes aux opinions avancées (la gauche de la gauche) trouvent tout naturel d’entourer la religion d’une muraille de lois et de barbelés de mesures qui la mette à l’abri de toute critique. Je dis « la religion », mais il faudrait entendre « certaines religions », certaines étant plus égales que d’autres, surtout l’une d’elles, vous savez laquelle, celle qu’il ne fait pas bon de critiquer. (Pour les moins égales, il n’y a pas à se gêner.)

En matière d’intégrisme religieux, nous avons fait un progrès considérable. Et de censure des discours aussi. Quoique, les gens n’osant plus parler, la censure est rarement nécessaire.

Les sourds ont disparu du paysage ; il ne restait que des malentendants. De même pour les aveugles, les vieux, les infirmes, les nains… Renvoyés pour faire place aux non-voyants, aux gens du troisième âge, aux z-handicapés, aux verticalement différents. À ceux qui me taxeraient d’insensibilité, je répondrai que l’usage d’euphémismes est une version particulièrement visqueuse du paternalisme (du maternalisme ?) et de l’hypocrisie. C’est aussi attenter à la transparence du langage, le charger de termes dont la fonction n’est plus de nommer les choses, mais de les escamoter de la réalité.

L’esprit de l’époque s’est modifié. On ne discute plus, on n’argumente plus, on se contente de lancer des anathèmes qui n’ont pas fonction d’alimenter un débat, mais d’exclure de la tribune ceux qui ne pensent pas comme il faut. Parler reste un droit, à la condition de dire ce qu’il faut dire. En fait, s’exprimer est même une obligation : la personne qui ne manifeste pas son adhésion spontanée et bruyante aux mots d’ordre du moment est tout aussitôt suspecte. Roland Barthes disait que le fascisme ne consistait pas à faire taire les gens qu’à les obliger à parler (4). Il ne croyait pas si bien dire… La rectitude politique, puisque c’est d’elle dont je parle, empoisonne les esprits. Il n’existe plus de gens à convaincre, que des monstres et des salauds à détruire.

La Gauche, dont je continue malgré tout de me réclamer, a trahi ses idéaux. Le discours des « minorités » (terme qui serait à définir, mais je n’en ai pas le courage pour l’instant) revient à légitimer l’usage de la Kalachnikov dans les discussions : dès qu’une « minorité » s’exprime, tous s’aplatissent au sol, abattus ou terrorisés. Si on reconnait une démocratie aux soins qu’elle met à protéger une minorité contre la majorité, il faut se rappeler que la tyrannie se définit par le pouvoir d’une minorité sur la majorité.


1) Vécu. – « Subst. masc. sing. à valeur de neutre. Expérience vécue, réalité telle qu'elle a été vécue. Le vécu n'est jamais tout à fait compréhensible, ce que je comprends ne rejoint jamais exactement ma vie (MERLEAU-PONTY, Phénoménol. perception, 1945, p. 399). » Source : http://stella.atilf.fr/Dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?12;s=467978295;r=1;nat=;sol=1;
2) La liste des choses à interdire est interminable.
3) Aujourd’hui, pour la même scène « outrageante », on pourrait réclamer l’interdiction du film pour motif d’homophobie.
4) « Le fascisme ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire. » Roland Barthes

dimanche 20 août 2017

Poètes, vos papiers !


Autrefois, le clergé exerçait une influence exagérée, mais il avait la particularité de se confiner en des lieux connus et la maladresse de revêtir ses agents d'un uniforme bien reconnaissable. Aujourd’hui, un clergé nouveau, ayant tout conservé du rôle de surveillant et de dénonciateur de l’ancien, mais sans signe distinctif ni mandat, s’est répandu partout et exerce son emprise sur tous les milieux, tant publics que privés.

L’ancien clergé a renoncé à l’Enfer ; le nouveau le recréerait volontiers pour y expédier les mécréants.

Le monde est une ample chose. Certains, saisis d’agoraphobie devant sa vastitude, se sont dépêchés d’y tracer des chemins de plus en plus étroits et de plus en plus rares en dehors desquels il est interdit de s'aventurer. Ces ornières sont les seules légitimes et le fait de se plaindre des contraintes qu’elles imposent vous vaudra les foudres des hautes autorités qui ont décidé de leur tracé.

Bientôt, le port d’œillères sera obligatoire. On ne verra plus en cheminant que ce qui a le droit d’exister.

Dans la nouvelle version du conte du berger qui crie au loup, le berger reçoit des encouragements à chaque alerte qu’il lance, que le loup y soit ou pas : d’ailleurs, il y est toujours, vous pensez bien.

Avez-vous lu La plaisanterie de Kundera ? Le narrateur est condamné aux travaux forcés pour une plaisanterie rédigée au dos d’une carte postale adressée à sa douce. Bien sûr, tout cela se passait dans la Tchécoslovaquie communiste de l’après-guerre. Rien de semblable n’est à craindre dans nos démocraties. Personne n’aura eu à craindre l’emprisonnement, l’opprobre général ou le harcèlement pour un simple petit mot, même maladroit.

Certaines personnes œuvrent pour le Bien et se dépensent sans compter pour son avènement. Elles se distinguent par leur zèle sans repos, leur acharnement tatillon, leur penchant à juger capitale toute infraction à leur code pléthorique, amplifié et enrichi d’édition en édition, par le ton immanquablement vindicatif de leurs discours, leur refus de toute discussion, leurs campagnes d’épuration multipliées, leur souci de débusquer le moindre contrevenant, leur absence de mansuétude, leur volonté d’en finir avec l’Adversaire, surtout s’il n’est qu’un simple individu, de l’écraser et de l’exclure de la communauté. Heureusement que ces personnes travaillent pour le Bien, sinon on les craindrait.

Si l’Inquisition revenait, elle trouverait amplement à recruter.

Vous connaissez les techniques de contrôle des personnes et des idées employées par les gardes rouges de Mao pendant la Révolution culturelle chinoise des années 1960 ? Quelqu’un, un déviationniste, était sommé de faire son « autocritique » devant un tribunal populaire improvisé (et néanmoins fermement tenu en main) ; ses « aveux spontanés », loin de lui valoir la clémence de ses juges (la foule contrainte de jouer ce rôle), aggravaient son cas et déclenchaient une cascade d’accusations. Chacun devait y aller de sa diatribe à l’égard de l’accusé, pardon, du condamné (d’avance) ; fait capital, chaque intervention devait être en crescendo par rapport à la précédente. Qui se taisait ou manquait de mordant se retrouvait à son tour au banc des accusés (pardon, des condamnés d’avance). Évidemment, c’était la curée.

Heureusement, rien de pareil n’existe dans notre monde et il y a tout lieu de croire que la méthode n'a plus cours. On peut refuser d'emboîter le pas à une campagne d’indignation un brin exagérée ou tenter de nuancer les choses. Vraiment, on peut encore faire ça ?

Le débat sans débats n’est pas un débat : c’est du terrorisme intellectuel.

Je reviens à La plaisanterie de Kundera. Le pauvre narrateur est jugé par ses confrères de classe. L’un d’eux, un de ses amis, tient un réquisitoire particulièrement inspiré pour démontrer à l’auditoire (au tribunal) la gravité du crime du narrateur et réclamer la plus grande sévérité contre lui. Le plus drôle : l’ami aurait tout aussi bien pu réclamer la peine de mort et l’obtenir. Un soupçon de zèle de plus, le tribunal aurait acquiescé…

Qui veut faire l’ange fait la bête comme disait l’autre.

La vie n’est pas facile, les motifs de souffrance sont légion. Nous ne sommes pas égaux devant la souffrance. Ou plutôt, certains sont plus inégaux que d’autres. Ce qui est intéressant, c’est moins l’existence de la souffrance dans ses versions individuelles ou collectives que la nécessité de bien les étiqueter. C’est ainsi que certaines souffrances seront montées en épingle et jugées exemplaires ; d’autres, eh bien, seront jugées négligeables ou imaginaires.

Faites un petit retour en vous-même. Dressez la liste de tous les propos qu’il vous serait extrêmement imprudent de tenir en public et qui sont néanmoins parfaitement inoffensifs.

Quand j’étais jeune, nos professeurs nous enjoignaient de « dire les choses dans nos propres mots ». Aujourd’hui, le choix des mots ne nous appartient plus. Le choix des sujets de discussion non plus. Même parler du beau temps sera dangereux : de quel droit dire qu’un temps est plus beau qu’un autre ?

Que certains osent croire en la liberté artistique constitue un scandale. Je profite de cette tribune pour dénoncer ce crime par la pensée. D’ailleurs, le seul fait que quelqu’un produise quelque chose d’original prouve qu’il n’a pas encore compris que seul le prévisible est permis, puisque tout ce qui peut se dire a été soigneusement répertorié et communiqué à la société.

Poètes, vos papiers ! comme disait l’autre.