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samedi 1 avril 2017

Le droit à la contrainte

L'autre jour, dans un café, quelqu'un, poing sur la table, a lancé l’affirmation définitive que « la violence n'est jamais un moyen ».

— Et pourquoi pas, dis-je, puisque ça marche ?

Un silence gêné s’est installé. D’ailleurs, il n’y a pas de meilleurs indices de l’évidence d'un énoncé que le mutisme qui l’accueille.

Pensons-y, un moyen si universellement employé – la violence – doit être adapté à ses fins. Il ne peut pas ne pas entrer dans la gamme des comportements normaux et, en tant que tel, il ne peut appeler que des réponses normales et attendues, soumission ou contre-violence.

En plus clair : nous sommes violents parce que nous sommes faits pour céder à la violence. Menaces et soumissions sont des régulateurs sociaux, en œuvre quotidiennement, si bien intégrés à notre fonctionnement, à notre psychologie, qu’on les remarque à peine.

Sans menaces, sans coercition, rien ne tient ou ne subsiste.

Même le christianisme, religion la plus angélique qui soit, basée sur l’amour et le pardon, n’a pu s’imposer qu’en vouant ses détracteurs à l’enfer sans rémission. (Voyez comment la rectitude politique, toute empreinte de louables intentions, ne fonctionne que par un système de délations et de mises au pilori universelles : tout le monde surveille tout le monde et tout le monde doit tomber sur le délinquant du jour. Mais c’est une autre question, quoique, pas tout à fait.)

Par violence, je n'entends pas spécialement la violence ouverte, physique ou psychologique, mais toute la gamme des comportements qui vont des menaces à l'intimidation, au chantage, à la négociation jusqu’aux obligations que l'on impose d’autant mieux aux autres qu’on se les impose à soi-même – parce qu'elles vont de soi et que personne ne les contesterait. Bref, la contrainte avec conséquences. La violence ouverte se situe à l’extrémité d’un large éventail de comportements. Elle est une réaction à un acte d’insoumission ou à une agression en vue d’obtenir un acte de soumission.

Les zèbres ne se laissent pas apprivoiser. Ils sont insensibles aux menaces, à l'intimidation et aux récompenses. Insistez, faites-vous menaçant, haussez le ton, câlinez-les, ils vont ruer, mordre, mais ils ne se soumettront pas. Résultat, les zèbres sont demeurés libres et sauvages, alors que les chevaux, qui se laissent apprivoiser – sensibles qu'ils sont aux menaces, à l'intimidation et aux caresses – constituent une espèce domestiquée. Parait, soit dit en passant, que l'histoire aurait été très différente si les Africains avaient pu disposer d’une cavalerie –une zèbrerie ?

Le cheval, animal grégaire et hiérarchique, dispose d'une gamme de comportements qui va de l'agression à la soumission. C’est ainsi que chaque cheval trouve sa place dans la horde ou au milieu de ses maîtres. Les humains, animaux grégaires..., complétez la phrase par vous-même.

Étant plus évolués que les chevaux, nous bénéficions en plus de la culpabilisation, imposée ou autogénérée, que ces derniers ignorent.

Tant de bonnes dispositions devraient nous faire réfléchir : nous sommes des êtres violentés et violents. (Ou violents et violentés, pas de querelle autour de la poule et de l’œuf s’il-vous-plaît !) La violence passe inaperçue lorsque le combat a été remporté il y a belle lurette et que le modus vivendi qui en a résulté est passé dans les mœurs et est devenu incontestable. La violence est LA forme de régulation sociale universellement utilisée.

À ceux qui se récrient, je demande de penser une seconde à la somme de contraintes (nom bénin de la violence) que nous subissons à l'école, au travail, à la maison, dans le couple. La plupart du temps, les êtres dociles que nous sommes obéissent. Ou nous répondons par des petites révoltes pour que la partie ne devienne pas insupportable et ne se déroule pas constamment en notre défaveur. On exige un arrêt du jeu (une trêve, en termes militaires), on négocie, ce qui alimente le mécanisme puisque ça revient à exiger plus de récompenses, donc à oublier le bâton en dorant la carotte... La lutte gagne à se faire discrète, afin que tous s’entendent pour pérenniser l’illusion que nous agissons librement, en bons zèbres fiers et indépendants que nous sommes.

Il faut s’aveugler soi-même pour ne pas voir que la violence ouverte n’est que la continuation du jeu social par le... même moyen ! D’ailleurs, le recours à la violence ouverte est le constat d’un échec ou d’un combat inachevé. Soit le processus qui laisse les contraintes travailler en sourdine ne fonctionne plus, soit il y a compétition à un échelon de la hiérarchie pour l’exercice du droit à la contrainte sur les échelons subalternes. (Notre époque aime multiplier les droits : pourquoi pas celui-là ?)

Les anarchistes et les libertariens prétendent contrer ce manège infernal en restaurant la liberté de tout un chacun. La bonne entente spontanée devrait s’ensuivre de l’affranchissement universel. D’abord, on ne peut rétablir ce qui n’a jamais existé, je veux dire la liberté libre de toute contrainte. Ensuite, les humains (je me répète, mais les évidences semblent vous échapper) sont des êtres grégaires et hiérarchiques.

Je prône le scepticisme et l'indulgence : côté zèbre, n’édifions plus d'utopies basées sur la libre entente spontanée entre les gens et cessons de multiplier les libérations qui engendrent de nouvelles contraintes ; côté cheval, usons de compréhension envers les pauvres êtres que nous sommes, jetés en pâture à l’inévitable jeu social.

Méditons la parole du sage :

«L’universel coup de pied au cul fait le tour du monde et tous les hommes, satisfaits, se frottent les fesses.» (Moby Dick, Herman Melville, cité de mémoire.)

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