PAGE SÈCHE et ENCRE SYMPATHIQUE

Balourd 10, que ne rebute pas l'emploi de l'encre sympathique, n'entretient pas pour autant la phobie de la page blanche. (Une encre sympathique devient invisible en séch

jeudi 1 juin 2023

Une année julienne : c'est parti !

 

Lauto édition est vraiment la pire des choses, la non publication exceptée.

Mais bref, mon recueil Une année julienne suivi de Perséphone est paru, dans sa version numérique du moins (pdf).

Le recueil est disponible auprès de l’auteur (moi) sur demande et de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) au bout de ce lien.

Une année julienne suivi de Perséphone ; 158 pages d’un pur délice, surtout les pages blanches intercalaires. La table des matières ne manque pas de charme non plus. Relisez ce billet du 29 mai dernier pour en savoir plus et savourer quelques extraits (lien).

Et puisqu’il est question d’extraits, en voici un nouveau, qui s’ajoute à ceux présentés en mai (vraiment, vous êtes gâtés) :

L’eau est douce, en comparaison. Un atavisme, je voulais bien le croire, me ramenait toujours à elle. La vie est née dans l’eau, nous ne sommes que des poissons attardés trop longtemps sur la terre ferme ; le corps humain renferme dans chacune de ses cellules un petit océan intime, reliquat jalousement préservé de la piscine originelle. Qu’il soit encore possible de se noyer après ça me remplit d’étonnement. (« L’été », dans Une année julienne suivi de Perséphone, p. 48)

Rien ne vous empêche de lire le recueil en entier, suffit de me le demander ou de le télécharger, comme il indiqué plus haut...

Longue vie

 

Le suicidaire procrastinateur a vécu jusqu'à 100 ans.


lundi 29 mai 2023

Une année julienne suivi de Perséphone


Disponible (pdf de 158 pages) directement auprès de l’auteur ou tout aussi directement sinon plus à BANQ.

Une année julienne suivi de Perséphone, nouvelles

Henri Lessard, auteur et éditeur


ISBN 978-2-9821444-0-8 (PDF)
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2023


Copyright © Henri Lessard, 2021, 2023
Dépôt / SARTEC no 34490, le 21 mai 2021
CopyrightDepot.com no 00072064-1, 19 mai 2021



 

Une année julienne correspond à une révolution complète de la Terre autour du soleil, 365 jours et un quart, sans les accommodements des années bissextiles. Elle n’a d’utilité que pour les astronomes.

 

JULIANNE et JULIEN. Une jeune étudiante, inattentive et entêtée ; un jeune étudiant, attentif et indécis. (Ou l’inverse ?) Ces protagonistes font connaissance dans la première nouvelle du recueil, « Baignoire rose ».

Les autres nouvelles sont partagées entre Les dits de Julianne et Les dits de Julien. Nous comprenons d’emblée que la Vie, toujours attentive et constamment à son affaire, veillait à ne réserver aucun destin commun à ces deux jeunes gens au-delà de leur année julienne.

Julianne incline à fréquenter les plages hors-saison, même si la vue de la mer lui donne un vertige horizontal (des accès d’agoraphobie). Le travail, selon elle, sert à ne pas s’ennuyer au boulot.

Julien publie des annonces bidon dans un site de rencontre. L’origami et le lipogramme prennent avec lui des dimensions érotiques.

« L’accent circonflexe du verbe flâner m’avait toujours semblé viser quelque inaccessible septième ciel », dixit Julianne. Ou Julien ?

PERSÉPHONE et ses neuf vies regroupe sous son parapluie des nouvelles inspirées de destins variés. Ces textes nous apprennent tout ce qu’il faut savoir sur les lipogrammes, les transports solitaires ou en parallèle.

Note. – Des extraits à l’état préliminaire d’Une année julienne ont paru dans ce blogue à différentes dates. Ils ont été supprimés avec la publication de ce billet qui coïncide avec le dépôt du recueil à BANQ. Dans quelques-unes de ces primeurs, le personnage de Julianne portait le nom de Noëlle, en lien avec Grève des anges dont le recueil devait primitivement être la suite

 

Douze extraits

Un matin, l’étudiante de l’appartement voisin est venue m’emprunter du sucre. Elle est revenue l’après-midi pour une cuillère. Plus tard, en début de soirée, elle m’a demandé si je pouvais lui prêter un cure-dents. J’ai enfin compris et je l’ai invitée à entrer.

*

Au fond, nous étions du même avis. Nous traversons la réalité comme des bulles. Pour certains, c’est du champagne, pour d’autres de la bière ou une boisson gazeuse. Les plus infortunés se contentent d’une eau plate qu’ils traversent en solitaires. Mais qu’importe, nous finissons tous en émettant un imperceptible pop à la surface. (Pour la bière, attention, il y a bousculade au collet.)

*

La route 132 mène à Gaspé. A-t-on idée de prendre ses vacances à la fin du mois d’août ? Claudine tient le volant. L’océan dessine à l’horizon une ligne d’équerre parfaite, plus tendue, plus ténue que la plus fine corde d’un violon. Nul pour percevoir sa vibration secrète, nul pour se rendre compte qu’il s’agit du limbe d’une courbe basculant de l’autre côté jusqu’aux antipodes ? Effrayant !

Côté passager, le continent, et des collines comme le dos d’éléphants endormis qui, en se retournant, nous écraseraient.

*

On n’a qu’un dixième de seconde pour prendre la décision, celle qu’imposent les circonstances : laisser éclater sa colère et passer pour une détraquée ou garder son sang-froid en vue de préserver sa dignité. Quoi que l’on fasse, on regrettera son choix : « j’aurais don’ dû leur dire ma façon de penser » ou « j’aurais don’ dû conserver mon calme ». Inutile ; l’un et l’autre, c’est pareil, les dés sont pipés, la honte et les regrets vous poursuivront toute votre vie, tant que vous vous repasserez le film des événements : « J’aurais donc dû… »

Qu’importe ce que vous avez fait, vous auriez dû faire autrement. Faire et malfaire, c’est tout un, sachez-le.

*

Cétaient des noces dans les meilleures normes, coûteuses, bruyantes et clinquantes. La mariée et les demoiselles d’honneur, en robe bleu clair, froufroutaient jusqu’au décolleté. Véronique, la blonde Véronique, était restée la lumineuse créature de mes souvenirs. Elle s’était un peu arrondie en deux lustres ; je ne lui trouvais que davantage de plénitude et elle y gagnait en aisance. Le marié, guindé dans son smoking, gardait le menton droit comme pour permettre à son nœud papillon de respirer. Il avait le maintien vaguement martial de tous les mariés : je veux dire qu’il semblait aux ordres.

Et, partout, les sourires.

*

Quels périls, en effet ? J’ai toujours l’impression d’être hors destin sur une autoroute : que peut-il m’arriver pendant que je suis en mouvement ? Tous les problèmes nous rattrapent à l’arrêt, lorsque nous nous immobilisons ; les nomades connaissent cette vérité.

*

Il fait toujours morose dans une fenêtre qui donne sur une pièce vide, à croire que ces tristes miroirs translucides ne connaissent que des heures crépusculaires.

*

Élissa est libanaise. Elle perpétue sur son visage le regard intense que les portraits du Fayoum conservent figé dans l’encaustique depuis des siècles. Non pas le regard qui interroge, mais celui qui a compris et ne livre de ses découvertes que la stupeur qu’elles ont engendrée. Mais, ce jour-là, il s’agissait d’autre chose.

*

On ne conserve pas en mémoire les secondes qui précèdent une perte de conscience. Personne ne se souvient non plus, je l’appris ce jour-là, de celles qui précèdent la perte de conscience finale, la mort. Notre autobiographie mémorielle s’arrête donc au mieux un instant avant notre fin biologique. La source du Léthé coule dans notre monde, nous en buvons l’eau de notre vivant et non après le trépas, contrairement à ce que prétendent les philosophes.

*

Il y avait Agathe, Béatrice, Charles et moi.

Et il y avait, tapis sous la nuit sans limites, la forêt brossée par le vent, la plaine posée en biseau, le souffle froid des marécages et, tout près, du moins le pensions-nous, l’un des quatre coins de notre monde bosselé, là où le circuit du voyageur tâtonnant et trébuchant se termine dans le vide.

Mais le monde est un globe. Sur ce point, nous pouvions être rassurés, rien n’empêchait de le parcourir et de s’y perdre à jamais.

Le fait était que nous étions perdus.

*

Non ! ce n’est pas le moment. Mon autobus ne patientera pas sous prétexte que, tête renversée, yeux révulsés, bouche entrouverte, derme tout en frissons, chair tout en spasmes et perlant de l’intérieur d’une autre moiteur que celle de la douche – j’anticipe un peu sur la suite des événements –, je pose dans la glace en sainte Thérèse dépouillée de ses draps.

La beauté est un gaspillage. Toujours présente, et pourquoi ? Pour rien la plupart du temps. Si la nature était conséquente, les femmes ne connaîtraient que les caresses continuelles réclamées par leur beauté perpétuelle. (Je ne cesse pas d’être belle même en dormant, même dans le noir, non ? Gaspillage ! Gaspillage, vous dis-je !) Mais bon, le soleil dispense bien son rayonnement en pure perte dans l’espace.

*

Le plaisir est toujours égoïste…

— Sans devoir être nécessairement solitaire, non ?…

*

Nous avions confié nos frêles personnes au robuste châssis d’un autobus interurbain. Dix heures de route jusqu’à Sudbury où nous devions arriver le lendemain matin. Dix heures d’une course climatisée et indolore sur dix pneumatiques ; tout juste ce qu’il fallait de roulis et de tangage avec le ronron du moteur pour nous savoir en mouvement sur un point de notre trajectoire qui nous propulsait sur le bitume comme sans y toucher. La nuit tombait. Aucun repère dans l’obscurité extérieure ou intérieure, l’espace était aboli et le temps lui-même s’était assoupi.

samedi 20 mai 2023

Talents


Le talent est ce qui manque le moins de nos jours. Aucune ironie ici. Le nombre de gens qui savent jouer d'un instrument, chanter, danser, dessiner, peindre, écrire, etc. est incommensurable.



Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais... (Je ne vous aurais pas dérangés s'il n'y avait pas un « mais ».)

Force est bien de constater qu'avec ce réservoir de talents, nous produisons des Niagara de musiques prévisibles, d'interprétations vocales fortes en décibels que rien ne distingue les unes des autres, des tableaux qui ne retiennent pas l'intérêt, des BD ultra bien dessinées mais dont on se fiche, des textes... - n'en parlons pas, il vous est facile d'en juger par ceux des miens que vous avez sous les yeux.

C'est comme si l'humanité avait des capacités d'exécution hors de proportions avec ses capacités de création réelle. Plus de débouchés que de substance ; trop de moyens, peu de choses à dire. La multiplication des talents aboutit à la production en série de clones, à la diffusion de la banalité, à l'uniformisation des productions et des goûts.

Où est-il le temps où Marc Aurèle se félicitait de n'avoir aucun talent : ça l'aurait trop accaparé, disait-il. Restons ce que nous sommes : de banals auditeurs, spectateurs et lecteurs plutôt qus mauvais créateurs.

Le manque de talent, ultime refuge de la paresse ?


vendredi 17 mars 2023

Les équinoxes, ça m'est égal

Ah, le printemps, quand on ouvre enfin les fenêtres et que la rumeur du dehors entre dans la maison.

Ah, l'automne, quand on ferme enfin les fenêtres et que l'intérieur se recueille dans le silence.

On n'est jamais content, ou alors pas longtemps.

(Ce court texte n'aura peut-être pas le temps de vous déplaire.)

mardi 21 février 2023

Bogues et « boinng »


Mon immeuble à logements dispose de deux escaliers, un à chacune de ses extrémités. J’habite au 8e étage (il y en a 15, moins le 13e, qui n’existe pas). Il y a bien sûr des ascenseurs, mais je m’oblige à prendre les escaliers pour faire un peu d’exercice.

Une rampe court le long des escaliers. Je n’y touche pas. Je ne ressens nul besoin de soutien quand je descends et je préfère monter sans ajouter à mon effort celui de me tirer par un bras. En prime, j’évite ainsi de m’exposer à de multiples possibilités de contaminations. Dieu sait quelles mains souillées ont pu se poser sur la rampe juste avant mon passage.

Quand il m’arrive de m’imaginer en train de descendre ou de monter (parce que je dois sortir ou rentrer chez moi et que je me projette mentalement dans un espace que je devrai parcourir), c’est toujours une version de moi la main sur la rampe qui me vient à l’esprit. Pourquoi ? Mon double mental a peut-être besoin d’un soutien que mon moi physique dédaigne utiliser.

Qu’importe. La chose qui me chipote est que dans mon cinéma intérieur et ses prolongements physiques (il est capable de recréer les sensations corporelles que les images commandent), c’est toujours la bonne vieille rampe en fer forgé de l’immeuble à trois étages de mon enfance et de mon adolescence que je sens sous la main. Une mince rampe en fer forgé noir, aux barreaux torsadés, tout à fait banale. Elle rendait un vibrant boinng quand elle était heurtée. La rampe de mon immeuble actuel est constituée de pièces toutes droites, barreaux et rampe, et l’ensemble est peint en gris de RDA (à ne pas confondre avec le bleu de Prusse). Soyons juste : elle peut elle aussi rendre un intéressant boinng.

Donc, dans mon imagination, quand je me représente tel que je suis aujourd’hui dans le monde réel que j’habite, je tiens une rampe que je n’ai pas l’habitude de tenir et, en plus, ce n’est pas la bonne.

Mystère des bogues mentaux.


vendredi 30 décembre 2022

Année julienne : neuf vies

Nouvelle extraite de mon recueil Une année julienne suivi de Perséphone


ISBN 978-2-9821444-0-8 (PDF)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2023

Mon recueil Une année julienne suivi de Perséphone est paru en mai dernier en version numérique (pdf). Il est disponible auprès de l’auteur (moi) sur demande et de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) au bout de ce lien. Relisez les autres billets consacrés au recueil pour en savoir plus et ou pour savourer d'autres extraits (lien).







Le recueil déposé à CopyrightDepot.com et à la SARTEC :
© Henri Lessard, CopyrightDepot.com no 00072068
© Copyright Henri Lessard, manuscrit déposé à la SARTEC le 21 mai 2021, certificat no 34490.

* * *

Neuf vies


Tout un chacun peut trouver un réconfort quotidien à se dire : « Demain, je serai encore en vie ». On ne se trompera qu’une seule fois.
H.L

La mort est un mal. Les dieux en ont jugé ainsi : sinon, ils seraient mortels.
Sappho, poétesse grecque, VIIe-VIe s. av. J.-C.


Daussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours su que je disposais de neuf vies, comme un chat – ou plutôt comme une chatte. Je ne m’en suis jamais vanté. D’abord, on ne m’aurait pas crue et ensuite, des petits malins se seraient empressés de mettre mes prétentions à l’épreuve et la neuvaine au complet y serait vite passée. En réalité, c’est que j’étais un peu embêtée par cette générosité sans précédent du destin. On s’imagine d’abord jouir d’une chance extraordinaire, mais les complications apparaissent dès qu’on y réfléchit. À quel rythme épuiser mes vies de rechange, comment les dépenser à bon escient ? Patienter jusqu’à 99 ans avant de commencer à piger dans mon capital de résurrections ne ferait qu’étirer ma sénescence ; exhaler mon dernier souffle plusieurs fois dans ma jeunesse ou durant ma maturité ne m’assurerait au total aucune longévité exceptionnelle.

Les humains n’expérimentent la mort qu’une fois dans leur existence. L’anticipation de l’heure fatale les remplit d’angoisse et, dans les cas extrêmes, gâche littéralement leurs jours et leurs heures. Moi, je bénéficierai du privilège de pouvoir répéter mon départ ; je ne m’éteindrai pas en novice, en ignorante, je serai une pro du trépas, une blasée qui rendra son âme pliée et repassée, indemne des affres et froissures des derniers instants :

— Craindre l’agonie, moi ? Mais j’ai l’habitude, voyons, je suis morte tellement de fois déjà, lisez donc mon curriculum vitae !

C’était du moins ainsi que je voyais les choses au début.

Il y a bien la petite mort, l’orgasme, mais c’est autre chose et on ne perd aucun capital de vie à réitérer cette extinction inaboutie.

Parfois, j’avais envie d’aller au-devant des événements et de tester mon abonnement non reconductible à l’immortalité. Un frisson me parcourait quand je prêtais l’oreille à l’appel romantique de l’au-delà. Cependant, j’hésitais à risquer une vie, et surtout à risquer ma vie – si je me trompais et que je n’en avais qu’une, comme tout le monde ?

Le résultat de ces tergiversations fut que j’atteignis ma dix-septième année avec un stock de vies de secours intact.

Il y eut au printemps de cette année-là une fusillade au collège. D’abord résonnèrent dans mon dos des pop, pop, pop que j’aurais été en peine de reconnaître pour ce qu’ils étaient, les rafales d’une arme automatique. Puis, des cris dans les couloirs ; Martine, l’amie que j’accompagnais à son casier, me toucha le bras et lança par-dessus mon épaule un regard arrondi avant que son œil ne bascule ; une tache noire était apparue sur son pull over.

Ensuite, je ne sais plus puisque j’ai été abattue à mon tour.

On ne conserve pas en mémoire les secondes qui précèdent une perte de conscience. Personne ne se souvient non plus, je l’appris ce jour-là, de celles qui précèdent la perte de conscience finale, la mort. Notre autobiographie mémorielle s’arrête donc au mieux un instant avant notre fin biologique. La source du Léthé coule dans notre monde, nous en buvons l’eau de notre vivant et non après notre trépas, contrairement à ce que prétendent les philosophes.

Mais, entre nous, ce que disent les philosophes…

Martine n’aurait donc rien eu à raconter sur sa propre mort. Ayant été descendue une ou deux secondes après elle, je ne pouvais en dire grand-chose de plus, le moment de sa mort ayant sombré dans l’oubli où s’engouffra la mienne propre.

On crut que j’avais eu la présence d’esprit de me plaquer au sol et de demeurer immobile, de faire la morte, et que le sang qui imbibait ma robe et dont la flaque s’élargissait sur le terrazzo était celui de Martine. Comment leur expliquer leur erreur ? Il aurait suffi pour se rendre compte de la vérité d’analyser la flaque de sang où se confondaient le mien et celui de Martine. Mais on ne s’arrêta pas à ces détails, l’évidence était là, une morte par balle et une rescapée, indemne, côte à côte, et tout fut nettoyé sans distinction, d’un coup de vadrouille.

La vérité aurait été trop incroyable à raconter.

Si Martine s’était rangée de côté pour se faire un écran de mon corps – réflexe de conservation que je lui aurais pardonné –, j’aurais volontiers encaissé un chargeur au complet à sa place. Mais les choses s’étaient déroulées trop vite et elle n’avait pas eu le temps de se rendre compte de ce qui survenait.

Elle est morte, moi aussi ; je vis encore, elle non.

Trois étés plus tard, je commis une maladresse au volant sur une autoroute ensoleillé ; le dernier regard de Martine m’était apparu à travers le pare-brise et ma voiture fit une embardée. Les images de notre ultime échange muet près des casiers ne cessaient de me hanter. Martine avait eu, aux premiers échos de la fusillade, une expression de surprise, une imperceptible circon-flexion des sourcils – c’est à ce moment qu’elle m’avait frôlé le bras –, une sorte de « Oh ? » atone, puis son regard s’était absenté, comme s’il était possible de rengainer son être, de le laisser s’éteindre sans plus de manières dans le noir, derrière les pupilles. Je butais sans cesse sur cette petite syllabe qu’elle avait fait mine d’émettre, syllabe de surprise (« Oh ! ») ou d’affaissement (« … oh… »). Parfois, je me persuadais qu’il n’y avait eu dans cette exclamation jamais prononcée qu’une modulation trop subtile pour être captée sur le vif ; il fallait un effort de concentration pour que la mémoire saisisse et recadre cette fugitive image qui correspondait sans doute à l’instant où une balle s’était frayé un chemin derrière son sternum, causant des dégâts irréparables dans les pompes, tuyaux et soufflets de son intérieur. Mais peut-être que tout cela était le fruit de mon imagination.

Survint une épidémie qui fit de nombreuses victimes à travers le monde. Aux soins intensifs où je fus amenée, mes signes vitaux s’éteignirent deux fois en l’espace d’un quart d’heure. J’appris ainsi que, dans les cas graves, je pouvais trépasser, ressusciter, retrépasser aussitôt et ressusciter derechef. On me considéra comme une miraculée.

C’était bien le cas, et deux fois plutôt qu’une.

Mourir alitée est plus pénible que mourir d’une balle dans un ventricule ou des conséquences d’une distraction au volant ; souffrir une longue agonie, je l’avais constaté, n’apporte pas plus de connaissance qu’un départ subit. Martine serait sans doute d’accord avec moi sur ce point. Voilà toute l’expertise que m’ont valu quatre décès. Nul savoir, nulle sagesse ne se trouvent donc au bout du chemin ?

J’ai déjà brûlé ou éteint quatre vies et je n’ai pas 25 ans. Je ne battrai aucun record de longévité, disposer de neuf vies équivaut à n’en avoir qu’une. Le fil du destin est d’un seul tenant, pour moi comme pour vous. Neuf vies, encore cinq résurrections, un seul récit, une seule héroïne…

J’aurais volontiers donné une des vies qui me restaient, ou même deux ou davantage, pour le plaisir de savoir Martine toujours vivante, près de moi ou ailleurs dans le monde. Mais voilà, ni la vie ni la mort ne se partagent.

Je me console en me disant que notre sang répandu sur le plancher s’était confondu en une seule nappe rouge. Nous sommes tombées ensemble et, d’une certaine façon, jamais cette coïncidence où la fatalité nous a réunies ne pourra être abolie.

Quant à la balle qui m’avait abattue, on ne l’a jamais retrouvée. Il faut croire qu’elle s’est escamotée avec ma résurrection. Autrement, si aucun projectile ne m’a jamais touchée, cette histoire tout entière devient une affabulation insensée..